Le cosmos symbolique du XII siècle (6)

Honorius a beaucoup simplifié ces développements, mais il en garde cependant l’essentiel : l’ensemble des créatures, répète-t-il vers le milieu de la Clauis, se divise en cinq catégories, la corporelle, la vitale, la sensitive, la raisonnable et l’intellectuelle. Et toutes sont contenues dans l’homme ; il a un corps pourvu de vie et de sens et une raison gouvernée par son esprit. Il communique avec les êtres animés par son corps, sa vie, ses sens, et la mémoire des choses sensibles, et il participe à l’essence céleste par la raison, l’intelligence et la mémoire des choses éternelles. Cette partie de lui-même est faite à l’image de Dieu, et Dieu seul est meilleur qu’elle… On peut le considérer à bon droit comme l’organe de toutes les créatures, puisqu’il rassemble en lui toute la création… Et l’on ne peut en dire autant de l’ange, qui n’a qu’un corps simple et spirituel, dépourvu de sens. L’homme possède donc plus que l’ange, mais ni l’ange, ni aucune créature ne renferme rien que ne contienne la nature humaine.

La paternité d’Honorius en ce qui concerne ce schéma semble bien ressortir des textes mêmes de la Clauis, mais il en existe un autre témoignage : on en retrouve l’énumération précise en termes analogues dans l’un des opuscules publiés par Endres. Tout ce qui existe est compris en sept degrés. Le premier comprend Dieu, qui dépasse tout concept, le second les causes primordiales, à savoir la Bonté, l’Essence et les autres, dont procèdent toutes choses visibles et invisibles, le troisième, les êtres intellectuels, c’est-à-dire les anges, le quatrième, les êtres raisonnables, qui sont les hommes, le cinquième, les êtres pourvus des sens, tels les bêtes, le sixième, les êtres « vitaux », c’est-à-dire doués de mouvement vital, comme les arbres, le septième les corps inertes, tels les pierres ou les qualités qui les affectent, comme les couleurs.

Si nous revenons maintenant au premier schéma, nous devons considérer la dernière « Nature », celle que le disciple de la Clauis comme celui du De Diuisione, trouve si difficile à admettre au premier abord : celle qui ne crée pas et n’est pas créée.

L’inscription centrale résume d’un mot la solution de l’énigme longuement exposée dans le cinquième livre du Periphiseon : Dieu, Celui qui est le Principe, est aussi la Fin des créatures. Le Cosmos issu de lui est entraîné vers lui par un mouvement incessant, et ne trouvera qu’en lui son repos définitif.

Le retour est marqué aussi par une gradation septénaire, les ordres de l’être étant absorbés, l’un après l’autre, par le degré supérieur, le corps inerte transformé en mouvement vital, le mouvement vital en sensibilité, la sensibilité en raison, la raison en esprit. Lorsque ces cinq étapes de la nature qui est nôtre seront franchies, et que l’univers des créatures aura trouvé son unité, viendra l’ascension de l’esprit, qui connaîtra d’abord les causes primordiales, qui sont après Dieu, puis passera de la science à la Sagesse, c’est-à-dire à la contemplation de la Vérité — et nous sommes obligés ici de gloser un texte qui, pour les contemporains de Jean Scot aussi bien que pour ceux d’Honorius, avait un sens évident, basé sur toute la tradition des Pères — Vérité et Sagesse sont les deux noms par excellence du Christ-Verbe, qui préside au retour du Cosmos comme à son origine, alpha et oméga, Principium et Finis. Ceci est du reste expliqué clairement en plusieurs passages du Livre V du De Diuisione qu’Honorius a reproduits presque littéralement. Le Verbe, qui, par l’Incarnation, a sauvé et restauré le monde, effet des Causes qui avaient été créées en lui, rappelle le monde dans ses Causes, de façon générale et universelle, afin que dans un couronnement et une consécration ineffable, le monde dans les causes et les causes elles-mêmes soient sauvés. C’est alors que peuvent être franchies les barrières de la Nature, et que les esprits entièrement purifiés « tomberont » et seront absorbés surnaturellement en Dieu.

Le mouvement des êtres étant aboli, puisqu’à la génération de l’intelligible et du sensible aura succédé leur régénération, et qu’ils auront trouvé leur repos définitif, Celui qui n’est pas créé, car il Est par lui-même, ne crée plus rien. Le cycle est ainsi fermé dans un « octénaire » parfait.

La fidélité des schemata au texte de la Clauis, et leur coïncidence dans deux des plus anciens manuscrits de cet ouvrage nous invitent, avons-nous dit, à les attribuer à Honorius lui-même. Nous devons être moins affirmatifs en ce qui concerne les représentations figurées, mais leur auteur avait assimilé les thèmes dominants de l’enseignement du Magister et a su les traduire hardiment en images frappantes.

Autore: Marie-Thérèse D’Alverny
Periodico: Archives d’Histoire doctrinale et littéraire du Moyen Age
Anno
: 1952
Numero: 28
Pagine: 53-56
Vedi anche:
Le cosmos symbolique du XII siècle (1)

Le cosmos symbolique du XII siècle (2)
Le cosmos symbolique du XII siècle (3)
Le cosmos symbolique du XII siècle (4)
Le cosmos symbolique du XII siècle (5)

Le cosmos symbolique du XII siècle (2)

L’on ignore à quel moment de son existence Honorius découvrit un manuscrit du « Periphiseon ». Des traces des doctrines de Jean Scot se retrouvent dans plusieurs de ses œuvres, mais leur chronologie est assez incertaine. Il en fit une sorte de Defloratio, découpant de larges extraits au fil des cinq livres du massif monument de l’Irlandais, sans tenter du reste d’améliorer le plan. Mais, s’il respecte le plus souvent le texte de son auteur, il lui arrive aussi de l’abréger, de modifier certains termes, et parfois d’ajouter une explication ou un commentaire de son cru, qui n’est pas sans conséquence sur l’ensemble du développement. Nous ne pouvons affirmer que les manchettes ou titres marginaux qui guident si utilement le lecteur de la Clauis à travers les méandres des démonstrations érigéniennes soient dues à Honorius lui-même, mais cela nous paraît conforme à son tempérament de professeur. Ces « manchettes » différent de celles qu’a relevées D. M. Cappuyns dans les manuscrits de la troisième rédaction du De Diuisione Naturae, et elles nous semblent mieux adaptées au vocabulaire et à la culture du XIIe siècle. La préface qu’Honorius a placée en tête de sa compilation, si elle ne nous apprend malheureusement rien sur les circonstances de la rédaction de l’ouvrage, en indique du moins les motifs. Honorius a fort bien compris l’importance et la signification de la Somme de Jean Scot, et le titre même qu’il a choisi montre qu’il en a saisi le sens profond.

Ce petit livre est appelé Clé de la Nature, parce que l’on y trouvera dévoilés une grande partie de ses secrets. Ce qui peut y paraître faux aux esprits peu exercés s’appuie, en réalité, sur l’autorité sainte et la juste démarche de l’intelligence, déclare sans hésitation l’abréviateur, qui énumère ensuite les «autorités», en spécifiant qu’elles sont irrécusables. Dans l’ordre des trois langues de l’inscription de la Croix du Seigneur, nous trouvons, pour les Hébreux, le Seigneur lui-même, « auctor » des deux Testaments, avec ses prophètes et ses apôtres ; chez les Grecs, les grands théologiens, Denys l’Aréopagite, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse et Basile son frère, Jean Chrysostome, et le moine Maxime, évêque et philosophe éminent ; chez les Latins, Hilaire de Poitiers, Ambroise de Milan, Augustin et Jérôme.

Comment Honorius se représentait-il le savant auteur capable d’alléguer une si belle séquence de textes? En tout cas, l’artiste du scriptorium où a été exécuté le manuscrit lat. 6734 a esquissé son portrait. Il figure vis-à-vis de son interlocuteur fictif, vénérable personnage au front sillonné de rides, insigne de la grauitas, alors que le chef de Johannes s’orne d’une chevelure savamment bouclée. Assis sous deux arcatures, ils discutent, l’index levé, mais le disciple est, comme il convient, placé plus bas que le maître, qui a droit à quatre gradins. De leur main restée libre, ils entrecroisent des banderoles : « Dogmatis is lumen pandit per mentis acumen » signale le phylactère du premier. « Inuolucrum rerum petit is fieri clarum », indique la seconde inscription.

Inuolucrum rerum… La Clauis est bien, en effet, une explication de ce monde mystérieux et changeant des apparences sensibles à la lumière de la contemplation des plus hautes vérités qui révèlent l’ordre divin du Cosmos. La Nature dont il est ici question comprend, harmonieusement liées, les choses qui sont et les choses qui ne sont pas, c’est-à-dire l’univers visible et l’univers archétype. Pour pénétrer le mystère de cette harmonie, l’auteur du Periphiseon s’était mis, comme le dit Honorius, à l’école non seulement d’Augustin, docteur par excellence de l’Église d’Occident, mais des Pères grecs, dont l’acumen mentis lui paraissait plus pénétrant. Cet appel à la sagesse hellénique est précisé par le titre qui surmonte la figure
: « Disputatio abbatis Theodori, genere greci, arte philosophi, cum Iohanne, uiro eruditissimo, Romane ecclesie archidiacono, genere Scotho ».

Comme l’a justement remarqué Endres il faut chercher l’origine de cette étrange assimilation dans une autre œuvre d’Honorius, déjà citée, le De Luminaribus Ecclesiae, où la notice suivante est consacrée à Jean Scot : Ioannes Scotus uel Chrysostomus, in Scripturis insigniter eruditus, scripsit eleganti stylo librum περὶ φύσεων, id est, De Natura omnium rerum. Cette notice a été insérée par Honorius dans le l. III, extrait en majeure partie d’Isidore, et suit de peu le capitulum dédié à saint Jean Chrysostome lui-même. Le «solitaire» ne semble donc pas avoir été très fixé sur la personnalité et la chronologie de l’auteur du Periphiseon, et ceci peut aider à comprendre la fantaisie du titre inscrit en tête du ms. lat. 6734, en admettant qu’il ait eu quelque part à sa rédaction.

Le nom de Théodore, et les épithètes qui l’accompagnent nous invitent à supposer que le souvenir de l’Église de Cantorbéry, et la lecture de l’Histoire ecclésiastique de Bède ont incité l’illustrateur de la Clauis à personnifier le Magister. Il est vrai que le savant Théodore de Tarse était simple moine, et non abbé lorsqu’il débarqua en Grande-Bretagne et devint archevêque, mais c’est un détail de peu d’importance en regard du fait essentiel pour le point qui nous intéresse. Cet organisateur modèle de la hiérarchie dans les royaumes anglo-saxons était aussi le représentant de la culture et de la tradition grecque dans l’Occident barbare : « Graeco-Latinus ante philosophus, Athenis eruditus » selon les termes de l’éloge du pape Zacharie ; « uir et saeculari et diuina literatura et Graece instructus et Latine », dit Bède. Ajoutons qu’Aldhelm le représente entouré d’élèves irlandais à l’école de Cantorbéry qu’il avait fondée.

Le qualificatif accolé à Johannes provient-il d’une interprétation erronée du texte de Bède? Il est question, dans le l. IV d’un certain Jean, archichantre de Saint-Pierre de Rome que le pape Agathon députa en Angleterre vers 680, à la demande de Benoît Biscop. L’incertitude où certains écrivains du XIIe siècle semblent avoir été au sujet de la véritable biographie de l’auteur du Periphiseon laisse entrevoir la possibilité de confusions chronologiques. Mais nous nous plaisons à croire que l’association de ces deux noms a surtout une valeur de symbole, et qu’en évoquant la mémoire vénérée de Théodore, le dessinateur a voulu incarner l’autorité reconnue à l’Orientale Lumen

Autore: Marie-Thérèse D’Alverny
Periodico: Archives d’Histoire doctrinale et littéraire du Moyen Age
Anno
: 1952
Numero: 28
Pagine: 33-38
Vedi anche: Le cosmos symbolique du XII siècle (1)

Le cosmos symbolique du XII siècle (1)

La série de dessins et de schémas que contient l’un des plus anciens manuscrits de la Clauis Physicae d’Honorius «Augustodunensis» n. 6734 du fonds latin de la Bibliothèque nationale est probablement l’une des plus parfaites expressions de l’activité imaginative des hommes du XIIe siècle, en même temps que la traduction fidèle d’une représentation du monde liée au système platonicien, tel que l’avaient interprété les Pères grecs et leur disciple du IXe siècle, Jean Scot. C’est bien une explication du Cosmos créé par Dieu et retournant invinciblement vers lui — exitus et reditus — que prétendait donner le « Periphiseon » περὶ φύσεων μερισμοῦ du savant familier de Charles le Chauve, étonnante Somme théologique où s’amalgament, enchaînées dans une prose éloquente, les citations d’Ambroise, d’Augustin, de Boèce, et d’autre part des Cappadociens, Basile et Grégoire de Nysse, de Grégoire de Nazianze, et de son commentateur Maxime, de Jean Chrysostome et de Denys.

Les mésaventures de Jean Scot, suspect de déviation doctrinale au sujet de la prédestination, et plus encore sans doute la difficulté de l’ouvrage, d’une richesse un peu confuse, ne lui avaient pas attiré beaucoup d’adeptes, semble-t-il, à la fin de l’ère carolingienne.

On le vit resurgir au cours du XIIe siècle, et les causes d’une vogue qui paraît avoir atteint son point culminant au début du siècle suivant, et gagna, non seulement de nombreux théologiens, mais, par l’intermédiaire de clercs imprudents, des laïques peu instruits, nous échappent en partie.

Il est permis de supposer que l’un des agents de diffusion de la synthèse érigénienne fut l’un des plus remarquables vulgarisateurs d’un âge qui en a pourtant compté beaucoup : le « mystérieux » Honorius.

Les documents d’archives et les sources narratives actuellement connues ne contiennent pas de renseignements sur ce personnage, et les historiens en sont réduits à interpréter les quelques indications qu’il a bien voulu laisser, soit dans ses préfaces, soit dans la notice terminale de son catalogue d’écrivains ecclésiastiques, De Luminaribus Ecclesiae, consacrée à « Honorius Augustodunensis ecclesiae presbyter et scholasticus », auteur d’estimables ouvrages « non spernenda opuscula », parmi lesquels la Clauis Physicae.

D’abord revendiqué par Autun, traduction obvie de l’épithète qu’il avait lui-même accolée à son nom, replacé dans la région de Regensburg par les consciencieux travaux de J. A. Endres, qui a également signalé ses liens avec Cantorbéry, il semble devoir être restitué à l’Angleterre pour la première partie de son existence d’après les plus récentes recherches.

Il est probable qu’il a fait ses études à Cantorbéry, auprès de saint Anselme ou de ses disciples immédiats, et que les « Fratres Cantuariensis ecclesiae » qui interviennent au début du Speculum Ecclesiae sont ses anciens collègues. Sans doute a-t-il plus tard fait partie du petit groupe de reclus « scoti » du prieuré de Saint-Pierre, dépendant du monastère de Saint-Jacques de Regensburg, au temps de l’abbé Christian (1133- 1150) auquel sont dédiés deux de ses écrits. Mais, que « Augustodunensis » soit une traduction savante de Regensburg, ou qu’il s’agisse d’Augst ou d’Augsbourg, il faut admettre qu’il a été quelque temps écolâtre d’une cathédrale, car le terme de « scholasticus Ecclesiae » a un sens précis dans la terminologie du XIIe siècle.

Peu importe du reste son origine. Allemand ayant visité l’Angleterre et l’Irlande, comme le supposait Endres, Irlandais ou Anglais fixé à Regensburg, la véritable patrie d’un clerc est représentée par les Studia où se dispense la science sacrée et profane, et les livres qui la conservent.

Les Bibliothèques de Cantorbéry, siège primatial d’Angleterre, en étroites relations avec les grandes abbayes normandes, devaient être parmi les plus riches vers l’an 1100, et un étudiant ou jeune professeur consciencieux pouvait y trouver une ample matière pour son enseignement et ses écrits. L’abondante production d’Honorius embrasse une bonne partie de l’« enseignement supérieur » de son époque, touchant à la théologie et aux « sciences annexes » cosmologie, liturgie, histoire ecclésiastique, etc. Ce n’est pas un esprit très original, et il n’a pas l’envergure de son contemporain Abélard, mais c’est un vulgarisateur intelligent. Il essaie de comprendre les textes qu’il utilise, même d’auteurs difficiles comme Jean Scot, et il est excellent pédagogue. Ses traités sont rédigés avec un grand luxe de divisions, trait commun, à vrai dire, d’une civilisation encore dominée par l’enseignement oral, et il multiplie les comparaisons imagées, autre adjuvant de mémoires soumises à une rude gymnastique. Il a, grâce sans doute à ce précieux don imaginatif, un sens très vif de la valeur du symbolisme religieux, qui est surtout exprimé dans son étonnant commentaire du Cantique des Cantiques, et dans l’opuscule « De animae exsilio et patria » où se trouve développé le thème de la Sagesse, source et terme de tout savoir et de toute vertu. Son influence sur l’iconographie savante n’a donc rien de surprenant.

Autore: Marie-Thérèse D’Alverny
Periodico: Archives d’Histoire doctrinale et littéraire du Moyen Age
Anno
: 1952
Numero: 28
Pagine: 31-33